Confinement… et après ?

Confinement… Et après ?

Par François Brun

Alors que le gouvernement a décrété des mesures de confinement partiel pour lutter contre l’épidémie de COVID-19, les sans-papiers retenus dans les centres de rétention administrative (CRA) sont tout particulièrement en danger de mort : la concentration, l’absence d’hygiène et de soins médicaux rendent très probable la constitution de foyers infectieux dans les camps d’internement. Cette situation, qui traduit une fois de plus la dureté et l’injustice des conditions d’existence imposées aux sans-papiers, ne représente que le dessus de l’iceberg et doit attirer notre attention sur les conditions indignes d’enfermement propres à l’enfer carcéral dans son ensemble.

Le scandale est seulement ici d’autant plus flagrant que, alors que la rétention est censée ne pas être punitive et ne constituer qu’un moyen radical de procéder à des expulsions, elle est l’implacable expression de cette monstruosité tant éthique que juridique qu’est la criminalisation du séjour irrégulier.

Cela dure depuis longtemps, beaucoup trop longtemps mais la crise totalement inédite déclenchée par la pandémie de coronavirus offre peut-être l’occasion de rebattre le cartes, toutes les cartes.

De tout temps, les dominants ont si régulièrement invoqué le prétendu « intérêt général » pour faire appel à tort et à travers à une union nationale qui ne visait en fait jamais qu’à conforter des rapports sociaux dont ils faisaient leur beurre, ils ont si souvent crié « au loup ! » que le risque existe de voir opposé aux nécessaires mesures temporaires de lutte contre le fléau un négationnisme qui ne verrait dans le quasi consensus des scientifiques qui font valoir que le péril est vraiment majeur que la marque d’une intoxication au mieux, d’un complot au pire. Alors que des dizaines, peut-être des centaines de milliers de vie sont en jeu, c’est contre la trop réelle poursuite d’entreprise de démantèlement du code du travail (pendant la pandémie, la démolition continue) qu’il conviendra de se mobiliser avec une détermination renforcée pour montrer que notre docilité actuelle n’a pas fait de nous des moutons.

Cette vision rejoint l’inconscience souvent arrogante des climatosceptiques qui ne rêvent que de pouvoir reprendre impassiblement leurs petites affaires. Elle peut conduire à rechigner à se plier aux mesures prophylactiques de protection de la population qui, loin d’être trop strictes, devraient davantafe être qualifiées de laxistes dans la mesure où sont limitées par la primauté toujours accordées à l’économie et au travail au prix de la mise en danger de la santé de celles et ceux (ainsi que de leurs proches) qui sont contraintEs de continuer à s’exposer quotidiennement à des risques majeurs tant dans les transports en commun que sur le lieu du travail (pour assurer, actionnaires obligent, le maintien de productions pas toujours indispensables) et, de proche en proche, seront vecteurs d’une contamination toujours exponentielle, comme on nous l’explique si bien quand il s’agit de dénoncer l’inconscience « des Français ».

On ne manquera toutefois pas d’observer que les risques qui pèsent sur notre survie sont… équivalents en définitive à ce que connaissent, depuis l’ère coloniale, les peuples exploités et frappés par des guerres, des famines, des épidémies dans lesquelles notre responsabilité était telle que nous préférions parler d’autre chose. Et on ne peut se satisfaire de l’idée qu’il ne s’agirait qu’un juste retour des choses.

On comprendra évidemment les réticences de celles et ceux qui craindraient de se voir actuellement assujettiEs à une nouvelle forme de servitude volontaire. Mais ce qu’il faut plutôt considérer, c’est au-delà de son caractère par construction provisoire, les extraordinaires perspectives porteuses d’espoir ouvertes pour quiconque persiste à penser qu’un autre monde est possible : une fois la crise jugulée, c’est une nouvelle donne que nous devrions être en mesure de faire valoir pour peu que nous montrions une détermination égale à celle dont nous aurons su faire preuve un temps pour obéir aux règles dictées par les circonstances, plus que par de dirigeants, complètement largués.

Et ce pour au moins trois raisons :

– il n’est guère douteux que ces dirigeantEs se seront quand même pris, partout, une sacrée baffe. Quand on est accoutumé à avancer bardé de certitudes, il ne doit pas être aisé de se trouver confronté à une situation qui oblige à prendre en catastrophe une série de décisions remettant en cause une feuille de route jusque là suivie avec obstination. Bien sûr, le retour aux fondamentaux se fera tôt ou tard, tant sont grands les intérêts en jeu. Mais on peut miser sur une période de déstabilisation qu’il nous incombera de mettre à profit à coup d’initiatives pour la réinvention de la démocratie, débouchant sur l’élaboration d’un projet alternatif global et la mise en œuvre d’expériences locales multiples.

– Ensuite, le socle sur lequel reposait depuis les années 80 le maintien du système, le martèlement plus ou moins subliminal du discours sur l’absence d’alternatives va s’avérer copieusement fissuré : Comment oseront-ils, après la multiplication de leurs tête-à-queues continuer à prétendre sur le ton de l’évidence qu’il n’y a pas d’alternative ? Comment un président qui a sorti de sa besace des moyens dont l’existence était toujours niée pourra-t-il encore invoquer avec la même assurance les incontournables contraintes financières ? Quelle crédit pourra-t-il être encore accordé à un gouvernement qui continue de faire de grands moulinets avec les bras pour réclamer plus de rigueur dans le respect des règles de confinement quand la ministre du travail est vent debout pour s’opposer à l’arrêt du travail dans le bâtiment. Viendra le moment où il faudra brandir les pancartes reprenant le « quoi qu’il en coûte » répété sans fausse honte ces derniers temps. Et la « chance » qu’il nous faudra saisir tiendra aussi au fait qu’alors que, jusqu’à présent, toutes les volontés de transformation radicale de la société dans tel ou tel pays avaient buté sur l’impossibilité de les mener à bien isolément dans un contexte mondialisé, le terrain à reconstruire sera beaucoup plus dégagé quand la folie des Trump, Johnson et autres Poutine aura, hélas ! conduit leurs pays à la ruine.

– Enfin, dès lors que la fragilité d’un système d’insécurité sociale autoritaire dans lequel une oligarchie trouvait en définitive seule son compte aura été démontrée, les conditions seront réunies, mieux que ça n’a jamais été le cas, pour nous assembler en vue de développer des projets alternatifs de société solidaire, et nous constituer pour les soutenir en forces de propositions et en cadre de revendications renouvelées. À cet égard, le temps sera venu d’interroger sans complaisance, avec un peu plus de chances peut-être d’être entendu, voulons-nous croire, les politiques migratoires inhumaines et absurdes auxquelles sont soumises depuis des décennies des centaines de milliers d’hommes et de femmes, pour le malheur de l’ensemble du corps social.

D’ores et déjà, nous pouvons demander que cette période soit mise à profit, ne serait-ce que comme gage de bonne volonté pour la construction d’un monde meilleur, pour :

– la prise en compte des demandes du Défenseur des droits, de la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté, de l’Observatoire international des prisons et d’associations et collectifs pour qu’il soit mis fin immédiatement à la surpopulation dans les prisons françaises.

– la levée de toutes les OQTF qui sont la pierre d’angle du système répressif dont les CRA donnent une image trop conforme à ce qu’il est, intrinsèquement.

– l’adoption des mesures des salubrité publique d’urgence en faveur d’abord des mal logéEs et plus démuniEs

Et pour tout ce que l’affolement n’aura pas conduit à nous concéder, nous nous engageons, d’ici quelques semaines ou quelques mois, à reprendre les formes habituelles du combat quand les chemins de la lutte auront refleuri. Et se seront élargis.

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Photo de Une : extraite de l’article “Coronavirus : petit appartement ou résidence secondaire, ce n’est pas le même confinement”, publié sur le site de RFI, 22 mars 2020 (photo de Martin Bureau/AFP).