Mathieu Colloghan – Roman graphique « Manif »

Publié sur le site de Mediapart le 10 décembre 2017
Entretien avec Mathieu Colloghan, auteur du roman graphique « Manif »

Cet entretien avec Mathieu Colloghan a été réalisé à l’occasion de la sortie de son roman graphique « Manif » aux éditions Adespote.
Cédric Lépine : Pouvez-vous décrire l’hommage que vous avez tenu à rendre à la manif comme espace de l’expérience collective ?
Mathieu Colloghan :
Je ne visais pas à rendre hommage en fait !
Ma démarche, avec ce roman graphique, comme avec mes peintures, est une tentative militante, à ma hauteur et avec mes limites, évidemment. Il s’agit d’essayer de porter, dans des espaces où elles sont peu présentes, des représentations des mouvements sociaux, de l’histoire révolutionnaire et des questions politiques.
C’est ainsi, à mon humble niveau, participer à la constitution de ce qu’Oskar Neight appelle « un espace public oppositionnel ». Je vais faire du Adorno de comptoir, je m’en excuse : pour qu’un groupe constitué puisse peser dans la société, voir changer la société ou changer de société, il faut qu’il soit constitué dans l’espace public, qu’il puisse s’identifier lui-même, se penser comme groupe et donc être visible, être montré.
Lors de la révolution française, pourtant révolution populaire, le seul groupe constitué en capacité de contester l’hégémonie de l’aristocratie, c’était la bourgeoisie. Elle avait ses valeurs, son imaginaire, sa littérature, son mode de vie. Tout ce qui la rendait légitime pour se saisir du pouvoir quand il a vacillé. Le mouvement ouvrier a aussi eu son espace public, de la fin du XIXe au milieu du XXe : sa presse ouvrière, ses chansons, son histoire, ses martyres, ses valeurs. Les acteurs du mouvement ouvrier rêvaient alors d’améliorer leurs conditions de vie : de vivre mieux en tant qu’ouvrier, pas de vivre comme des cadres supérieurs. Sur cette question, il y a eu une sacré régression ! L’hégémonie gramscienne semble aujourd’hui plus être du côté de la figure de Macron ou Sarkozy – de jeunes traîtres arrivistes assoiffés de pouvoir – que du working class hero : on semble tous fredonner avec les Massilia Sound System « On voudrait tous être Bill Gates et Bill Clinton et Monica. »
Il n’en est que plus impératif de faire vivre des espaces oppositionnels pour les classes populaires, pour les racisés, les femmes, etc. C’est le rôle des chercheurs, des partis, des syndicats.
Pour des auteurs ou des artistes, il s’agit de participer à la représentation de cet imaginaire. (lire la suite)

—> voir le dossier de l’éditeur

Article 11, 18 mai 2010 : « Mathieu Colloghan : rendre visible des luttes absentes de l’espace public »

Bolivienne bolivarienne – Mathieu Colloghan

On le connaît surtout pour son travail de presse ou ses dessins militants, moins pour ses toiles. Grave erreur. Mathieu Colloghan est un peintre enthousiasmant, les pinceaux fermement arrimés au réel. Loin des stériles milieux de l’art et des chapelles picturales, il construit une œuvre aussi graphiquement réussie que politiquement engagée. Ses tableaux pètent, son discours tranche : entretien.
Défilé. Au coin d’une rue, une Bolivienne, vêtue des habits traditionnels des paysans Aymara, hurle un slogan, mains en porte-voix. Dans une usine occupée, des ouvriers s’affairent à leurs postes de travail, une grande banderole « Occupada » à l’arrière-fond. D’autres ouvriers, réunis en assemblée, votent à l’unanimité la grève générale, toutes mains levées. Un quidam, plutôt baraqué, ramasse un pavé en gros plan. Un Palestinien portant le keffieh s’écroule, abattu par une balle. Etc. Les sujets sautent d’un continent à l’autre, de l’usine à la rue, des luttes noires à celles des femmes bretonnes, du quotidien du peintre à celui de la femme de ménage. Mais le fond reste le même : les luttes sociales. Sous toutes leurs formes.
Mathieu Colloghan peint. Mais pas que. Il prend position, met à jour ce qui l’indigne ou le réjouit, pioche dans son vécu et dans l’actualité les thèmes de ses œuvres. Approche rare, revendiquée haut et fort : « Je crois que la fonction des gens produisant de la culture devrait être de parler de ces mouvements et bouleversements, de contribuer à renverser le rapport de force. C’est en tout cas ma démarche : je veux contribuer à rendre visible des luttes aujourd’hui absentes de l’espace public. »
Une peinture férocement engagée, donc. (lire l’article)

Photo de Une : extraite du site de Mathieu Colloghan : Accéder au site