Une journée au tribunal

Lundi 2 juillet 2018. Une panne sur la ligne 13 du métro. Une partie du trajet à pied jusqu’à la Porte de Clichy. Une demi-heure de retard à l’arrivée à 9h30. Des travaux à la sortie du métro. Palissades, fléchages, un immense parvis blanc écrasé de soleil, au pied d’un bâtiment de verre flambant neuf, dont l’élévation de la partie centrale suggère la verticalité du droit. Contrôle visuel des sacs devant l’entrée, contrôle mécanique avec tapis roulant et portique à l’arrivée. Un hall immense à la hauteur vertigineuse, baigné d’une lumière zénithale. De longs bancs blancs design. Un espace largement ouvert, dont le mur porte une citation du Contrat social de Rousseau sur l’égalité de tous devant la loi.

Convoqués à la 30e Chambre correctionnelle, au 6e étage salle 6.09, pour le procès de Mohamed Bridji, nous sommes trois témoins cités par l’avocat de la défense, Henri Braun : Laurent Bazin, Nicolas Jounin et Christiane Vollaire. Sont venus en soutien Odile Hélier, Alessandro Stella, Arthur Bazin et Baptiste Hervieu ancien stagiaire d’Henri Braun.

Quatre mois plus tôt, le lundi 5 mars 2018, Moha a été arrêté sans raison en gare du Nord, jeté à terre et tabassé pour « soupçon de trafic de drogue », puis emmené au commissariat du 4e arrondissement de Paris, où il a de nouveau été tabassé. Il devrait clairement être à ce procès comme accusateur, il y est comme prévenu, pour menace à agent de la force publique et rébellion.

« Toute personne a le droit ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable », Tribunal de Paris

Devant la salle 6.09, deux policiers avec gilet pare-balle et mitraillette au poing. Dans le prétoire, l’huissier fait entrer et vérifie les identités. La juge et la procureure siègent à leurs places respectives. Deux autres policiers en gilet pare-balle sont debout au fond de la salle.

Des six prévenus présents, aucun n’est d’origine française : deux Algériens, un Afghan, un Portugais, un Polonais. Et les trois non-Européens y sont exactement pour la même raison : insultés et agressés physiquement par la police sans avoir commis aucun délit, ils sont accusés d’insulte et rébellion. Parmi eux, Moha est le seul qu’accompagnent des témoins de la défense et des soutiens. Le jeune Afghan est sans papiers, ne parle ni français ni anglais, et est donc accompagné d’un interprète en dari, l’unique langue qu’il parle. Il fait partie des réfugiés qui vivent dans une tente à Jaurès. Revenant vers sa tente, il était saoul, il a été agressé et tabassé par des policiers en civil et leur a, par réaction, adressé un geste impuissant de menace qui est le prétexte à sa présence ici. Il est manifestement épuisé et, après son interrogatoire où l’interprète se tient à ses côtés, retourne s’asseoir sur son banc où il s’effondre de fatigue et se fait rappeler à l’ordre par l’huissier. L’autre Algérien, Youssef, addict au crack, 41 ans, a lui aussi été tabassé sans raison par des policiers dans un lieu public où il se trouvait. Et a dû proférer une insulte quelconque qui l’envoie maintenant au prétoire. Sa vie, c’est cette exposition permanente au racisme, à la vindicte et à l’humiliation. Fin, délicat, attentif, il dira à Henri qu’en l’entendant plaider pour Moha, il s’est dit qu’il plaidait pour lui.

Nouveau tribunal de Paris

Vient le tour de Moha. Laurent, Nicolas et moi, comme témoins, devons quitter la salle et attendre qu’on nous appelle un par un. Henri vient d’abord chercher Laurent, qui a produit une attestation de sept pages pour dire ce qu’il sait du parcours de Moha. Puis il vient me chercher. Je vais à la barre, Moha est debout à côté de moi. La juge me demande si j’ai assisté aux faits, je réponds que non, et elle s’enquiert alors de ce que je fais ici. Je dis que j’y suis comme témoin de moralité et j’énonce ce que j’ai à dire. Elle m’arrête très vite pour me faire savoir qu’on n’a pas de temps à perdre, et me pose une seule question : « Le prévenu est-il violent ? » La négative est une évidence criante, qui figure déjà sur l’attestation que j’ai rendue : sa sociabilité, son ouverture d’esprit, sa curiosité, son intérêt pour autrui. Elle me demande : « Est-il susceptible de s’intégrer ? » Je réponds qu’il n’est nullement « susceptible » de s’intégrer, puisqu’il l’est déjà. Et j’ajoute donc ce qui concerne son projet professionnel. L’ensemble a duré cinq minutes. Laurent, qui se bat pour Moha depuis des années, n’en a pas même eu autant. Nicolas me succède à la barre, et se réfère au rapport du Défenseur des Droits sur les contrôles au faciès. On le laisse à peine parler, mais il a le temps de donner les références de ce qu’il avance … et dont attestent précisément les procès des trois prévenus non-européens de la session d’aujourd’hui : tous tabassés en toute illégitimité et en toute impunité par la police, et accusés par leurs propres agresseurs. La juge donne alors la parole à Moha, qui dit simplement qu’il est parfaitement conscient d’être une cible, affirmation d’évidence qui suscite manifestement la désapprobation du prétoire. La semaine précédente, me dira Laurent, il a été contrôlé (palpation accompagnée d’insultes racistes) par une patrouille de la BAC après avoir été mis à l’amende par la police à la gare RER … pour avoir écouté de la musique sur son portable, dans la gare déserte.

L’avocate des policiers prend la parole pour réclamer … 500 € à verser par Moha à chacun des policiers qui l’ont tabassé ! La procureure commence alors son réquisitoire en énonçant la liste de son casier judiciaire. Elle se réfère ensuite à la vidéo du tabassage et de l’arrestation à la gare du Nord … dont l’avocat n’a pas eu communication. Pour dire que cette vidéo est à la fois à charge contre les policiers … et à charge contre le prévenu, puisqu’on l’y voit agiter les pieds et hurler lorsqu’il est tabassé, ce qui est bien le signe de sa rébellion ( ! ). Elle ajoute que lorsqu’on se promène gare du Nord avec une barrette de shit dans la poche, il ne faut pas s’étonner que la police puisse vous faire « une balayette » (c’est-à-dire vous faire tomber par terre pour vous frapper). Deux énormités qui lui paraissent parfaitement incontestables. Toutefois, au motif que ce multirécidiviste, on ne sait pourquoi, attire l’intérêt de personnes qui paraissent socialement crédibles, on peut penser que les chances de réinsertion sont plus fortes pour lui que pour d’autres. Elle réclame donc une peine de 170 heures de Travaux d’Intérêt Général.

« La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires », Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, 1789, Tribunal de Paris

L’avocat de Moha commence alors sa plaidoirie, en demandant si la présence à la gare du Nord de quelqu’un qui habite au Blanc-Mesnil doit vraiment être suspecte, ou s’il doit éviter de prendre le train pour rentrer chez lui. Et si la présence d’une barrette de shit, dans la poche ou dans la bouche, est détectable autrement que par une fouille nécessairement opérée au faciès. Et enfin, si la pratique du tabassage en général, et en particulier sur des personnes qui n’ont commis aucun délit (puisqu’il est établi que Moha ne dealait pas), relève bien de la légitimité du comportement policier. Il confirme le harcèlement dont Moha ne cesse d’être l’objet, comme tous ceux qui appartiennent à sa catégorie d’origine. Et destitue un à un les arguments de l’accusation.

Il faudra attendre jusqu’à 16h pour avoir le verdict. Quand nous revenons dans le prétoire, le nombre des policiers a doublé. Quatre sont à l’intérieur, toujours en gilet pare-balle et armés jusqu’aux dents. Deux d’entre eux, devant le mur du fond de la salle, dans le silence de l’attente du verdict, enfilent un à un leurs gants en en faisant ostensiblement crisser les scratchs. Le verdict tombe : cinq mois de prison reconvertis en 170 heures de Travaux d’intérêt général, et 300 € à verser à chacun des tabasseurs. Et là se fait entendre, dans ce fond de salle, un véritable grognement : les chiens n’ont pas eu autant de viande qu’ils en attendaient. Car la pratique du tabassage, c’est aussi cela : la dîme à prélever sur la victime pour arrondir les fins de mois. La victime des violences policières racistes, en l’absence de tout délit, est ainsi non seulement muselée, mais punie. Et la forme financière de la sanction est une véritable collusion structurelle qui, comme récompense du juge au policier, justifie la reproduction de la violence.

Christiane Vollaire, pour Le paria, 4 juillet 2018