L’affaire Benalla, les violences policières et l’arc d’extrême droite

Qu’ils viennent me chercher : un commentaire
par Moha

Parole de voyou, délinquant, braqueur en détresse, preneur d’otage. Parole d’un mec qui s’en bat les couilles, qui n’a plus rien à perdre… Parole d’un homme qui provoque la population, qui défie : le riche qui se sent puissant…
L’affaire Benalla nous révèle la banalisation des violences policières, car les médias préfèrent ne pas en parler ou les présentent invariablement comme des bavures, des événements isolés, inintentionnels, accidentels. Un observateur de l’Élysée n’avait pas le droit de taper sur un couple, puisqu’il n’est pas policier ! Il faut croire que seuls les policiers y sont habilités… D’ailleurs, on voit bien sur les vidéos les CRS tabasser copieusement l’homme agressé par Benalla.
Quand j’habitais dans une cité à Tremblay, j’avais un voisin qui s’appelait Gilles. C’était un tismé, il habitait en face de chez moi, au rez-de-chaussée. Il avait fait plusieurs fois de la tôle. Un jour trois policiers en civil de la BAC du 93 sont venus pour l’embarquer. Gilles était sur son balcon et les flics en face de lui sur le parking. Ils essayaient de l’amadouer car Gilles était très énervé. Les keufs ont dégainé leurs flingues pour le calmer. Quand il a vu ça, Gilles est aller chercher son 9 mm dans sa chambre. Sa mère était affolée. Elle criait « Arrête Gilles, laisse-toi faire. Ils vont te tirer dessus ! »
Et Gilles, aux trois civils de la BAC : « Venez me chercher maintenant ! »

Sommaire

Derrière l’affaire Benalla, la banalisation de la violence policière
par Hervé Kempf, Reporterre 25 juillet 2018

Benalla, l’homme qui se croyait sorti de la cuisse de Jupiter
par Georges Moréas (commissaire de police honoraire), Blog sur Lemonde.fr 22 juillet 2018

Benalla et l’arc d’extrême droite
par Frédéric Lordon, Blog du Monde Diplomatique

Vidéos publiées par Mediapart
– Comment Benalla a fait interpeller sa victime
– Affaire Benalla, l’interpellation de la victime du 1er mai

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Derrière l’affaire Benalla, la banalisation de la violence policière
Par Hervé Kempf, publié le 25 juillet 2018 sur Reporterre
L’affaire Benalla révèle que M. Macron n’est plus invincible. Elle dévoile aussi la tentative de créer une police privée, dans une logique néolibérale extrémiste. Mais l’angle mort du scandale reste la banalisation de la violence policière : le tabassage aurait été admis… s’il avait été le fait d’un policier.

L’incendie a pris à la plaine avec une telle vigueur et une si surprenante rapidité qu’il est encore trop tôt, dans la fournaise, pour deviner où il s’arrêtera. Mais dans le brasier se lit déjà ce qu’il a détruit et ce qu’il révèle.

Ce qu’il a détruit, c’est l’apparente invincibilité de M. Macron et de sa cour. Sur un terrain qu’avaient durement préparé les quinquennats de Sarkozy et Hollande, M. Macron a mis en œuvre à marche forcée un néolibéralisme total, imposant une fiscalité encore plus favorable aux riches, l’adaptation du droit du travail au profit des employeurs, la banalisation de l’état d’urgence, le démantèlement du chemin de fer, une politique anti-environnementale, avant de se préparer à des privatisations multiples, à la déstructuration de la fonction publique, et à la dissolution de la retraite par répartition. Appuyé sur une majorité parlementaire massive, soutenu par des médias détenus par ses amis du capital, face à une opposition divisée et faible, M. Macron pouvait croire irrésistible son projet de « transformation disruptive ». Mais une étincelle a mis le feu à une société politique que l’on croyait apathique. Soudain, le président est bloqué, ses ministres ne savent plus quoi dire, ses députés plient sous l’orage, et M. Macron en est réduit à une provocation de voyou : « Qu’ils viennent me chercher. »

La cuirasse a cédé, et de la jointure s’écoulent la légitimité, l’aura, la vista du personnage. La séquence victorieuse s’achève, la bête est blessée. On sait maintenant que M. Macron peut être battu. Et déjà, il doit abandonner son projet de réforme constitutionnelle, qui visait à donner encore plus de pouvoir au président de la République.

Pourquoi cette défaite s’opère-t-elle à partir du cas d’un conseiller semi-secret s’arrogeant des pouvoirs de basse police, l’affaire révélant l’amorce de la constitution d’une police privée du Président ? Une hypothèse est que, du fait de l’apparente inertie du corps social face aux réformes néolibérales, la répartition des pouvoirs politiques entre les groupes aspirant à contrôler un jour l’appareil de l’État devient le principal objet de la conflictualité. Or M. Macron envisageait la privatisation du service chargé de sa protection en tant que président : « Au vu des infos que nous avons recueillies, commence à émerger une possibilité qui, si elle était avérée, serait gravissime », a dit mardi 24 juillet au soir M. Bas, président de la commission des lois du Sénat ; « On nous évoque la possibilité que des civils aient travaillé aux côtés, voire carrément dirigé la troupe d’élite chargée de la protection du PR [président de la République]. Si c’était avéré, ce serait une violation de l’État de droit. »

La démarche est plus que symbolique. Elle exprime que le néolibéralisme de M. Macron est extrémiste : il vise à la privatisation des fonctions même de l’État, renonçant à ce qui constitue un des piliers de la démocratie, à savoir la distinction entre un appareil public, censé défendre l’intérêt général, et la sphère des intérêts privés, régis par les stratégies individuelles.
Il est frappant que cet assaut idéologique se soit dévoilé sur le terrain très concret d’une répression physique. Le président voulait avoir son œil direct sur les mouvements sociaux — un intérêt qui témoigne que, malgré leur faiblesse apparente, ces mouvements sont perçus par le pouvoir comme stratégiquement menaçants —, sans imaginer que ses sbires iraient jusqu’à vouloir cogner eux-mêmes, comme de vulgaires voyous. Mais ils révèlent la violence que dissimule l’aspect lisse de M. Macron : le désir du combat de rue, « qu’ils viennent me chercher ». (lire la suite)

Benalla, l’homme qui se croyait sorti de la cuisse de Jupiter
par Georges Moréas (commissaire de police honoraire), publié le 22 juillet 2018 sur le Blog Lemonde.fr

Le pouvoir, ça se prend. Ce doit être la devise d’Alexandre Benalla. Il a su, non sans maestria, profiter de la faiblesse de ce nouveau monde que l’on nous promet, celui qui veut nous coconner pour mieux faire de nous des moutons.

La police est un bon exemple de cette régression des valeurs humaines et les policiers qui se battent pour conserver l’audace du métier sont hélas ! de moins en moins nombreux.

Les flics sont sortis du roman.

Ce qui fait mal aux tripes, entre autres, dans cette affaire, c’est que si Benalla avait été un vrai policier, tout le monde aurait trouvé « normal » qu’il tape sur des manifestants non violents. D’ailleurs, personne ne relève le fait que le jeune homme, une fois à terre, ait été rudement molesté par les CRS, comme on peut le voir sur une vidéo diffusée par Mediapart. Tout ça en agissant sous les ordres d’un pékin qu’ils ne connaissaient probablement pas, mais qui a su se glisser dans la peau du chef.

On perd nos repères.

Et la police aussi, depuis que le pouvoir en a fait un instrument politique. Mais les poulets vont y laisser des plumes, car nos dirigeants restent défiants vis-à-vis de la « grande maison ». Dans une interview accordée au Monde daté de ce jour, le secrétaire général du syndicat indépendant des commissaires de police (SICP), le commissaire Jean-Paul Megret, ne dit pas autre chose : « Il y a quelques mois, on nous a prévenus que le Groupe de sécurité du président de la République (GSPR) allait quitter le giron de la police nationale pour devenir une entité à part, sous l’autorité unique de l’Élysée, et qu’il pourrait recruter en dehors de la police et de la gendarmerie. Cette logique est dangereuse. »

C’est le moins. Ça sent la barbouze !

Vu l’omniprésence de M. Benalla auprès du président Macron, on peut penser que le nouveau chef de ce service parallèle était tout désigné… (Lire la suite)

Benalla et l’arc d’extrême droite
par Frédéric Lordon, Blog du Monde Diplomatique, publié le 22 juillet 2018

L’affaire Benalla, c’est la police qui en parle le mieux. « Nous avons le sentiment que d’une affaire Benalla, on est en train de faire une affaire de police (1) », déclare un syndicaliste policier. Précisément. Et d’ajouter dans un éclair de lucidité dévastatrice : « Ce n’est pas ça la police. Il a ruiné notre image. » Bien sûr, avant d’être dévastatrice, cette lucidité est paradoxale puisqu’elle prend la forme retournée de la dénégation, ce tour du psychisme qui fait dire la vérité mais en énonçant le contraire de la vérité. En lieu et place de « ça n’est pas ça la police » et « il a ruiné notre image », le lecteur attentif aura évidemment rectifié de lui-même pour entendre « la police, c’est tout à fait ça (si ça n’est pas bien pire) » et « il a mis en pleine lumière ce que nous sommes ».

La mise au débat public des manières réelles de la police via les méfaits d’un séide de seconde zone fait irrésistiblement penser à Al Capone, tombé pour fraude fiscale. Hegel appelait « ruse de la raison » cette manière particulière qu’emprunte parfois l’histoire pour s’accomplir : les tournants majeurs se négocient au milieu des broutilles, et l’Histoire majestueuse avance par les forces des histoires de cornecul. L’Histoire de la période présente, c’est qu’il y a un problème de police, et même de police-justice, dans ce pays, un problème de première grandeur, où il faudra bien se décider à voir un symptôme politique.

Au reste, il appartiendrait à une minutieuse enquête de sociologie des médias d’éclairer ce mystère de l’émoi qui a saisi les rédactions au spectacle d’une scène de violence que, dans leur propre norme désormais déformée, les manifestants ne seraient pas loin de trouver « ordinaire ». C’est que depuis deux ans, en fait depuis la manifestation COP 21 du 29 octobre 2015, date d’inauguration de l’état d’urgence à usage des opposants politiques, la violence policière déployée contre les manifestants n’a cessé de passer des seuils. La police matraque, la police éborgne, la police grenade, mutile et tue. À qui veut se donner la peine de simplement regarder, les réseaux sociaux offrent depuis deux ans des tombereaux de vidéos de brutalités policières proprement ahurissantes, dont le centième suffirait à horrifier la population… si seulement on les lui donnait à voir. Mais à cette exposition, qui entre normalement dans le minimum minimorum des devoirs de la presse, la population n’a jamais eu droit. Sauf aujourd’hui.

Mais pourquoi ? Parce que, misère du journalisme politique, ce concentrat de toutes les tares de la presse contemporaine, il est question de « l’Élysée ». Et la séquence, alors, redevient intéressante. C’est pourtant tout autre chose qui se passe depuis deux ans, autre chose que les méfaits d’un voyou monté en grade : une entreprise d’intimidation généralisée de toute opposition politique sérieuse, méthodiquement conduite par les institutions de la police et de la justice. Intimider systématiquement par la violence institutionnelle et par la violence physique : menace de la garde-à-vue dans des conditions dégradantes qui glaceraient les spectateurs d’un film sur quelque dictature d’autres latitudes, menace de la prison pour des faits inexistants : un étudiant de Paris 1 a pris de la prison (de la prison ! – 4 mois avec sursis) pour avoir simplement été pris avec dans son sac un sweat à capuche, du sérum physiologique, un masque et des lunettes de piscine, c’est-à-dire le viatique minimal pour faire face aux agissements de la police. Menace de violence institutionnelle, donc, et menace de violence ouverte, expressément faite pour que les manifestants soient envahis du sentiment de mettre en jeu leur intégrité physique au moment où ils s’apprêtent à exercer leurs droits politiques fondamentaux. Ici se pose une question lexicale presque insoluble à force de complexité : sous quelle catégorie, en « isme » par exemple, résumer les pratiques d’un pouvoir qui s’attache ainsi à méthodiquement terroriser ses citoyens ? Pour la police elle-même, c’est parfois trop : un gardé à vue d’Arago témoigne ainsi que l’OPJ auquel il avait affaire restait interloqué des consignes venues d’en-haut d’administrer pareils traitements à une poignée d’adolescents. (lire la suite)

Videos publiées par Mediapart

Affaire Benalla : l’interpellation de la victime du 1er mai (mise en ligne le 21 juillet)

Comment Benalla a fait interpeller sa victime (mise en ligne le 20 juillet 2018)